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4 mythes sur les croisades dézingués par un chercheur américain

QUATRE MYTHES À PROPOS DES CROISADES

par Paul F. Crawford (traduit de l’américain).

Source : www.medias-presse.info/nous-catholiques-et-francais-soyons-fiers-des-croisades

 

croisé priant
En 2001, l’ancien président Bill Clinton prononçait un discours à l’Université de Georgetown dans lequel il discutait de la réponse de l’Occident aux récentes attaques terroristes du 11 Septembre. Le discours contenait une référence brève mais significative aux croisades. M. Clinton faisait remarquer que «lorsque les soldats chrétiens ont pris Jérusalem [en 1099], ils . . . se sont mis à tuer chaque femme et chaque enfant musulman sur le Mont du Temple». Il a cité «des compte-rendus contemporains de l’événement» décrivant «des soldats qui marchaient sur le Mont du Temple… avec le sang coulant jusqu’aux genoux». Cette histoire, a déclaré sur un ton emphatique M. Clinton, continuait à être «racontée aujourd’hui au Moyen-Orient et nous continuons à payer pour cela».

Cette vision des croisades n’est pas inhabituelle. Elle imprègne les manuels scolaires comme la littérature populaire. Un autre livre, en général fiable, sur la civilisation occidentale, affirme que «les croisades ont fusionné trois impulsions médiévales caractéristiques: la piété, la pugnacité, et la cupidité. Toutes les trois étaient indispensables» (1).

Le film « Kingdom of Heaven » (2005) dépeint les croisés comme des fanatiques grossiers, les meilleurs d’entre eux étaient déchirés entre les remords pour leurs excès et leur désir de les poursuivre. Même les suppléments historiques des jeux de rôle – s’appuyant sur des sources soi-disant plus fiables – contiennent des affirmations telles que «Les soldats de la Première Croisade ont fait irruption pratiquement sans avertissement, déboulant en Terre Sainte avec la tâche avouée, littéralement, d’abattre les infidèles» (2); «Les croisades étaient une sorte de début de l’impérialisme» (3) et «La confrontation avec l’Islam a donné naissance à une période de fanatisme religieux qui a engendré la terrible Inquisition et les guerres de religion qui ont ravagé l’Europe au cours de l’ère élisabéthaine» (4).

Le plus célèbre historien de  vulgarisation des croisades, Sir Steven Runciman, termina ses trois volumes de magnifique prose avec le jugement que les croisades n’étaient «rien de plus qu’un long acte d’intolérance au nom de Dieu, qui est le péché contre le Saint-Esprit» (5) Le verdict semble unanime. Du discours présidentiel aux jeux de rôle, les croisades sont dépeintes comme un épisode déplorable de violence dans lequel des voyous d’Occident sont venus, sans aucune provocation, assassiner et piller les musulmans raffinés et épris de paix, fixant des modèles d’oppression scandaleuse qui seraient répétés par la suite tout au long de l’histoire. Dans de nombreuses régions du monde occidental d’aujourd’hui, cette vue est trop banale et apparemment évidente, pour être seulement remise en cause.

Mais l’unanimité n’est pas une garantie d’exactitude. Ce que tout le monde «connaît» au sujet des croisades pourrait bien, en effet, ne pas être vrai. Parmi les nombreuses idées répandues sur les croisades, permettez-nous d’en choisir quatre et de voir si elles supportent un examen attentif.

Mythe n°1 : Les croisades représentaient une attaque non provoquée de la part des chrétiens d’Occident sur le monde musulman.

Rien ne pourrait être plus éloigné de la vérité, et un examen chronologique même superficiel suffit à le rendre évident. En 632, l’Égypte, la Palestine, la Syrie, l’Asie Mineure, l’Afrique du Nord, l’Espagne, la France, l’Italie et les îles de Sicile, Sardaigne et Corse étaient tous des territoires chrétiens. A l’intérieur des frontières de l’Empire romain, qui était encore entièrement fonctionnel en Méditerranée orientale, le christianisme orthodoxe était la religion officielle et largement majoritaire. En dehors de ces limites, il y avait d’autres grandes communautés chrétiennes, pas nécessairement orthodoxes et catholiques, mais encore chrétiennes. La plus grande partie de la population chrétienne de Perse, par exemple, était des Nestorien. Il y avait certainement de nombreuses communautés chrétiennes en Arabie.

En 732, un siècle plus tard, les chrétiens avaient perdu l’Égypte, la Palestine, la Syrie, l’Afrique du Nord, l’Espagne, la plus grande partie de l’Asie Mineure, et le sud de la France. L’Italie et ses îles associées étaient menacée, et les îles devaient tomber sous la domination musulmane au siècle suivant. Les communautés chrétiennes d’Arabie furent entièrement détruites en 633 ou peu après, alors que les Juifs et les chrétiens étaient expulsés de la péninsule (6). Celles de Perse étaient sous forte pression. Les deux tiers de l’ancien monde romain chrétien étaient maintenant gouvernés par les musulmans.

Qu’était-il arrivé? La plupart des gens connaissent la réponse, si on les presse – même si, pour une raison ou une autre, ils ne relient en général pas la réponse aux croisades. La réponse est la montée de l’Islam. Chacune des régions citées a été prise, en l’espace d’une centaine d’années, au contrôle chrétien par la violence, dans le cadre de campagnes militaires délibérément conçues pour étendre le territoire musulman au détriment des voisins de l’Islam. Cela ne mit pas non plus un terme au programme de conquête de l’Islam. Les attaques se sont poursuivies, ponctuées de temps à autre par des tentatives chrétiennes pour les faire reculer. Charlemagne bloqua l’avance musulmane dans l’extrême ouest de l’Europe vers l’an 800, mais les forces islamiques déplacèrent simplement leur objectif et commencèrent à aller d’île en île de l’Afrique du Nord vers l’Italie et la côte française, attaquant le continent italien vers 837.

Une lutte confuse pour le contrôle du sud et du centre de l’Italie a continué durant le reste du IXe siècle et au cours du Xe. Au cours des cent années entre 850 et 950, les moines bénédictins furent chassés des anciens monastères, les États pontificaux ont été envahis et des bases musulmanes pirates ont été établies le long de la côte du nord de l’Italie et du sud de la France, à partir desquelles des attaques étaient lancées vers l’arrière-pays. Prêts à tout pour protéger les chrétiens victimes, les papes se sont impliqués, au cours du dixième siècle et au début du onzième, dans la défense du territoire autour d’eux.

La principale autorité séculière survivante dans le monde chrétien à cette époque était l’Empire romain d’Orient, ou byzantin. Après avoir perdu tellement de terrain au cours des VIIe et VIIIe siècles,  brutalement amputé par les musulmans, les Byzantins ont mis beaucoup de temps pour acquérir la force de se battre à nouveau. Au milieu du IXe siècle, ils ont monté une contre-attaque sur l’Égypte, c’était la première fois depuis 645 qu’ils osaient aller si loin au sud.

Entre les années 940 et 970, les Byzantins firent de grands progrès en recouvrant des territoires perdus. L’empereur Jean Tzimiskes reprit une grande partie de la Syrie et une partie de la Palestine, allant jusqu’à Nazareth, mais ses armées furent débordées et il dut mettre fin à ses campagnes en 975 sans parvenir à reprendre Jérusalem elle-même. De vives  contre-attaques musulmanes suivirent, et les Byzantins réussirent tout juste à conserver Alep et Antioche.

La lutte se poursuivit sans relâche au onzième siècle. En 1009, un chef musulman fou détruisit l’église du Saint-Sépulcre à Jérusalem et organisa de grandes persécutions des chrétiens et des juifs. Il fut bientôt déposé, et en 1038 les Byzantins négocièrent le droit d’essayer de reconstruire la structure, mais d’autres événements rendaient également la vie difficile pour les chrétiens de la région, en particulier le remplacement des chefs musulmans arabes par la dynastie turque des Seldjoukides, qui à partir de 1055, ont commencé à prendre le contrôle du Moyen-Orient.

La tombe de Notre Seigneur Jésus-Christ dans l'Eglise du Saint-Sépulcre à Jérusalem

La tombe de Notre Seigneur Jésus-Christ dans l’église du Saint-Sépulcre à Jérusalem

Ceci déstabilisa le territoire et introduisit de nouveaux dirigeants (les Turcs) qui n’étaient pas familiers avec le patchwork des ‘modus vivendi’ existant entre les dirigeant musulmans arabes et leurs sujets chrétiens. Les pèlerinages étaient devenus de plus en plus difficile et dangereux, et les pèlerins d’Occident commencèrent à se regrouper et à porter des armes pour se protéger alors qu’ils tentaient de se frayer un chemin vers les lieux saints de la chrétienté en Palestine: des pèlerinages armés célèbres eurent lieu en 1064-65 et 1087-91.

En Méditerranée occidentale et centrale, l’équilibre du pouvoir basculait vers les chrétiens au détriment des musulmans. En 1034, les Pisans délogèrent une base musulmane en Afrique du Nord, étendant leurs contre-attaques à travers la Méditerranée. Ils montèrent également des contre-attaques contre la Sicile en 1062-1063. En 1087, une alliance italienne à grande échelle fit tomber Mahdia, en Tunisie actuelle, dans une campagne parrainée conjointement par le pape Victor III et la comtesse de Toscane. Il est clair que les chrétiens italiens prenaient le dessus.

Mais alors que le pouvoir chrétien, en Méditerranée occidentale et centrale se renforçait, il était en difficulté à l’est. La montée des Turcs musulmans avait déplacé le poids de la puissance militaire contre les Byzantins, qui perdirent à nouveau beaucoup de terrain dans les années 1060. Une tentative des Byzantins de lancer de nouvelles incursions dans l’extrême-est de l’Asie Mineure en 1071, s’acheva sur une défaite dévastatrice contre les Turcs à la bataille de Manzikert. À la suite de la bataille, les chrétiens avaient perdu le contrôle de la quasi-totalité de l’Asie Mineure, avec ses ressources agricoles et sa base de recrutement militaire, et un sultan musulman installa une capitale à Nicée, le site de la création du Credo de Nicée en l’an 325, à moins de 125 miles de Constantinople.

Désespérés, les Byzantins envoyèrent des appels à l’aide à l’occident, adressant ces appels à la personne qu’ils considéraient comme la principale autorité en Occident: le pape, qui, comme nous l’avons vu, avait déjà dirigé la résistance chrétienne aux attaques musulmanes. Au début des années 1070, le pape était Grégoire VII, et il fit immédiatement des plans pour conduire une expédition à l’aide des Byzantins. Il était toutefois empêtré dans des conflits avec les empereurs allemands (ce que les historiens appellent «la querelle des investitures»), et ne fut finalement pas en mesure d’offrir une aide significative. Pourtant, les Byzantins persistèrent dans leurs appels, et enfin, en 1095, le pape Urbain II réalisa le désir de Grégoire VII, dans ce qui est devenu la première croisade. Qu’une croisade était ce que à la fois Urbain et les Byzantins avaient à l’esprit est un sujet de controverse. Mais la progression des événements qui mènent à cette croisade ne l’est pas.

Loin d’être sans raison (sans provocation), donc, les croisades représentent en fait la première grande contre-attaque chrétienne occidentale contre les attaques de musulmans qui avaient eu lieu sans cesse depuis la création de l’Islam jusqu’au XIe siècle, et qui devaient se poursuivre ensuite, la plupart du temps sans relâche. Trois des cinq sièges épiscopaux primaires du christianisme (Jérusalem, Antioche, et Alexandrie) avaient été attaqués au cours du septième siècle; les deux autres (Rome et Constantinople) avait été attaqués dans les siècles avant les croisades.

Le dernier devait être pris en 1453, ne laissant qu’un seul des cinq (Rome) aux mains des chrétiens en 1500. Rome fut de nouveau menacé au XVIe siècle. Ceci n’est pas absence de provocation, il s’agit plutôt d’une menace mortelle et persistante, à laquelle il fallait répondre par la force si la chrétienté devait survivre. Les croisades étaient tout simplement un outil dans les options défensives exercées par les chrétiens.

Pour mettre la question en perspective, il suffit de considérer combien de fois les forces chrétiennes ont attaqué La Mecque ou Médine. La réponse, bien sûr, est : jamais (7)

Mythe n°2 : Les chrétiens occidentaux ont fait des croisades parce que leur avidité les a amenés à piller les musulmans dans le but de s’enrichir.

Encore une fois, ce n’est pas vrai. Une version du discours du pape Urbain II à Clermont en 1095, exhortant les guerriers français à se lancer dans ce qui allait être connu sous le nom de première croisade note toutefois qu’ils pourraient «piller les trésors [de l’ennemi]» (8) , mais ce n’était rien de plus qu’une observation sur le mode habituel de financement de la guerre dans la société antique et médiévale. Et Foucher de Chartres écrivit au début du XIIe siècle que ceux qui avaient été pauvres en Occident étaient devenus riche en Orient à cause de leurs efforts dans la Première Croisade, suggérant de toute évidence que d’autres pourraient faire de même (9).

Mais la déclaration Foucher doit être lue dans son contexte, qui était une pénurie chronique et finalement fatale de main-d’œuvre pour la défense des États croisés. Foucher n’était pas complètement trompeur quand il faisait remarquer que l’on ‘pouvait’ devenir riche à la suite des croisades. Mais ce n’était pas tout à fait aussi simple parce que, pour la plupart des participants, partir en croisade était ruineux.

Comme Fred Cazel l’a noté, «Peu de croisés disposaient de moyens suffisants pour payer les obligations qui leur incombaient chez eux et subvenir décemment à leurs besoins dans une croisade»(10). Dès le début, les considérations financières ont joué un rôle majeur dans la planification des croisades. Les premiers croisés ont vendu tellement de leurs biens pour financer leurs expéditions qu’ils ont causé une inflation généralisée.

Bien que plus tard, les croisés en aient tenu compte et aient commencé à économiser de l’argent bien avant de partir, la dépense était encore presque prohibitive. Malgré le fait que l’argent ne jouait pas encore un rôle majeur dans les économies européennes occidentales au XIe siècle, il y a eu «un flux lourd et persistant d’argent» de l’ouest vers l’est, à la suite des croisades, et les exigences financières des croisade causèrent «de profonds changements économiques et monétaires à la fois en Europe occidentale et au Levant» (11).

L’une des principales raisons du naufrage de la quatrième croisade, et son détournement vers Constantinople, a été le fait qu’elle avait manqué d’argent avant qu’elle n’ait bien commencé, et qu’elle était si endettée auprès des Vénitiens qu’elle se trouva dans l’impossibilité de garder le contrôle de son propre destin. La septième Croisade de Louis IX, au milieu du XIIIe siècle, coûta plus de six fois le revenu annuel de la couronne.

Les papes eurent recours à des stratagèmes de plus en plus désespérés pour amasser des fonds pour les croisades des finances, depuis les impôts sur le revenu, institués pour la première fois en début du XIIIe siècle, jusqu’à une série d’ajustements dans la façon dont ont été traitées les indulgences, qui conduisirent aux abus condamnés par Martin Luther.

Même au XIIIe siècle, la plupart des organisateurs de croisades pensaient qu’il serait impossible d’attirer suffisamment de volontaires pour rendre une croisade possible, et aller en croisade devint le domaine des rois et des papes, perdant son caractère populaire d’origine. Lorsque le Maître des Hospitaliers Foulques de Villaret écrivit au pape Clément V, vers 1305, un mémo sur les croisades, il nota que «ce serait une bonne idée si le seigneur pape prenait des mesures lui permettant d’assembler un grand trésor, sans laquelle un tel passage [la croisade ] serait impossible» (12).

Quelques années plus tard, Marin Sanudo estimait qu’il en coûterait cinq millions de florins sur deux ans pour réaliser la conquête de l’Égypte. Bien qu’il ne l’ait pas dit, et peut-être pas réalisé, les sommes nécessaires rendaient simplement l’objectif impossible à atteindre. A cette époque, la plupart des autorités, en Occident, était arrivé à la même conclusion, ce qui explique pourquoi de moins en moins de croisades ont été lancées à partir du XIVe siècle.

En bref : très peu de gens sont devenus riches par les croisades, et leur nombre a été éclipsé par ceux qui ont fait banqueroute. La plupart des gens du Moyen Age étaient tout à fait conscients de cela, et n’ont pas considéré les croisades comme un moyen d’améliorer leur situation financière (13).

Mythe n°3 : Les croisés était une bande de cyniques qui ne croyaient pas vraiment en leur propre propagande religieuse, mais avaient plutôt des motifs matérialistes inavoués.

C’est un argument très populaire, du moins à partir de Voltaire. Il semble crédible et même convaincant pour les gens de l’époque moderne, imprégnés qu’ils sont de visions matérialistes du monde. Et certes, il y avait des cyniques et des hypocrites au Moyen Age – au-delà des différences évidentes de technologie et de culture matérielle, les gens médiévaux étaient tout aussi humains que nous le sommes, et sujets aux mêmes défauts.

Cependant, comme les deux premiers mythes, cette déclaration est généralement fausse, et on peut le démontrer. D’une part, les taux de pertes en vie humaine durant les croisades étaient généralement très élevés, et beaucoup, sinon la plupart des croisés, ne s’attendaient pas à revenir. Un historien militaire a estimé par exemple que le nombre de victimes de la première croisade atteignit un taux épouvantable de 75 pour cent(14).

L’affirmation d’un croisé du XIIIe siècle, Robert de Crésèques, qu’il était «allé de l’autre côté de la mer, afin de mourir pour Dieu en Terre Sainte» (15) – très vite suivie par sa mort au combat – peut être inhabituel dans sa force et sa réalisation rapide, mais ce n’était pas une attitude atypique. Il est difficile d’imaginer une manière plus concluante de prouver son dévouement à une cause que de sacrifier sa vie pour elle, et un très grand nombre de croisés ont fait précisément cela.

Croisés en prière

Mais cette affirmation se révéle aussi être fausse si l’on considère la manière dont les croisades ont été prêchées. Les Croisés n’ont pas été forcés. La participation était volontaire et les participants devaient être persuadés d’y aller. Les principaux moyens de persuasion était le sermon de croisade, et l’on pourrait s’attendre à ce que ces sermons présentent les croisades comme profondément attirantes.

En général, ce n’est pas le cas. En fait, c’est le contraire qui est vrai: les sermons de croisade étaient remplis d’avertissements que les croisades apportaient la privation, la souffrance, et souvent la mort. Que c’était la réalité de la croisade était bien connu de toute façon. Comme Jonathan Riley-Smith l’a fait remarquer, les prédicateurs de croisade «devaient convaincre leurs auditeurs des s’engager dans des entreprises qui perturberaient leur vie, les appauvriraient peut-être, et même les tueraient ou les mutileraient, avec des inconvénients pour leur famille, dont ils auraient besoin du soutien … s’ils devaient tenir leurs promesses» (16).

Alors, pourquoi l’œuvre de prédication marchait-elle? Elle marchait parce la croisade était excitante justement parce qu’il s’agissait d’une épreuve connue et importante, et parce qu’entreprendre une croisade avec les bons motifs était compris comme une pénitence acceptable pour le péché. Loin d’être une  entreprise matérialiste, la croisade était impraticable en termes du monde, mais précieuse pour l’âme.

Il n’y a pas de place ici pour explorer la doctrine de la pénitence telle qu’elle s’est développée dans les mondes de l’antiquité tardive et du Moyen Age, mais il suffit de dire que l’acceptation volontaire de difficultés et de souffrances était considéré comme un moyen utile pour purifier l’âme (et l’est toujours, dans la doctrine catholique aujourd’hui). La Croisade était l’exemple quasi-suprême de cette dure souffrance, par exemple, et était donc une pénitence idéale et très complète à vivre.

Lié à la notion de pénitence, il y a le concept de croisade comme un acte d’amour désintéressé, de «donner sa vie pour ses amis» (17). Dès le début, la charité chrétienne a été avancée comme une raison de croisade, et cela n’a pas changé tout au long de cette période. Jonathan Riley-Smith a discuté de cet aspect de croisade dans un article fondateur bien connu des historiens des croisades, mais insuffisamment reconnu dans le reste du monde académique, et encore moins par le grand public.

Pour Riley-Smith: «Pour les chrétiens. . . la violence sacrée ne peut être proposée pour aucun motif, sauf celui de l’amour… [et] à une époque dominée par la théologie du mérite, cela explique pourquoi la participation aux croisades était censée être méritante, pourquoi les expéditions ont été considérés comme des actes de pénitence qui pourraient gagner les indulgences, et pourquoi la mort au combat a été considérée comme martyre…

Comme manifestations de l’amour chrétien, les croisades étaient tout autant des produits de la spiritualité renouvelée du Moyen Age central, avec son souci de vivre la « vita apostolica » et d’exprimer les idéaux chrétiens dans des œuvres actives de charité, comme les nouveaux hôpitaux, le travail pastoral des Augustins et des Prémontrés et le service des frères. La charité de saint François peut désormais nous attirer davantage que celle des croisés, mais les deux sont nées de la même racine» (18).

Aussi difficile à croire que cela puisse être pour l’homme moderne, l’évidence suggère fortement que la plupart des croisés étaient motivés par le désir de plaire à Dieu, d’expier leurs péchés, et de mettre leur vie au service de leurs «prochains», entendus au sens chrétien.

Mythe n°4 : Les croisades ont appris aux musulmans à haïr et à attaquer les chrétiens.

Une partie de la réponse à ce mythe peut être trouvée ci-dessus, sous le paragraphe « Mythe n°1″. Les musulmans avaient attaqué les chrétiens depuis plus de 450 ans avant le pape Urbain ne déclare la Première Croisade. Ils n’avaient besoin d’aucune motivation pour continuer à le faire. Mais il y a une réponse plus compliqué ici aussi.

Jusqu’à tout récemment, les musulmans se souvenaient des croisades comme d’un épisode où ils avaient repoussé une insignifiante attaque chrétienne occidentale. Un passage éclairant se trouve dans l’une des lettres de Lawrence d’Arabie, décrivant un face-à-face, au cours des négociations après la Première Guerre mondiale, entre le Français Stéphane Pichon et Faisal al-Hashemi (plus tard Fayçal Ier d’Irak). Pichon présentait un dossier pour les intérêts des français en Syrie remontant aux croisades, que Faisal rejeta d’une remarque coupante: «Mais, pardonnez-moi, lequel de nous deux a gagné les croisades?» (19).

Ceci était généralement représentatif de l’attitude musulmane à l’égard des croisades avant la Première Guerre mondiale, c’est à dire quand les musulmans s’en souvenaient à contre-cœur – c’est-à-dire pas très souvent. La plupart des écrits historiques sur les croisades en langue arabe avant le milieu du XIXe siècle avaient été produits par les chrétiens arabes, pas les musulmans, et la plupart des éléments étaient positifs (20). Il n’y avait pas de mot arabe pour «croisades» jusqu’à cette période, et même alors, ce furent les chrétiens arabes qui forgèrent le terme. Il n’avait pas semblé important pour les musulmans de distinguer les croisades d’autres conflits entre le christianisme et l’islam (21).

Pas plus qu’il n’y avait eu de réaction immédiate aux croisades parmi les musulmans. Comme Carole Hillenbrand l’a noté, «la réponse des musulmans à la venue des croisades était à l’origine une réaction d’apathie, de compromis et de préoccupation pour les problèmes internes» (22).

Vers 1130 commença une contre-croisade musulmane, sous la direction du féroce Zengi de Mossoul. Mais il a fallu plusieurs décennies au monde musulman pour se préoccuper de Jérusalem, qu’ils tiennent en général en plus haute estime quand elle n’est pas détenue par eux que quand elle l’est. Des actions contre les croisés ont été ensuite souvent poursuivies en tant que moyen pour unir le monde musulman derrière plusieurs aspirants conquérants, jusqu’en 1291, quand les chrétiens ont été expulsés de la partie continentale de la Syrie.

Et de façon étonnante pour les Occidentaux – ce n’était pas Saladin qui était vénéré par les musulmans comme le grand chef anti-chrétien. Cette place d’honneur revenaient d’habitude aux plus sanguinaires et victorieux Zengi et Baïbars, ou au plus fougueux Nur al-Din.

L’histoire de la première croisade musulmane n’apparaît pas jusqu’en 1899. A ce moment, le monde musulman redécouvrit les croisades, mais il les a redécouvertes avec la touche apprise des Occidentaux. A l’époque moderne, il y avait deux principales écoles européennes de pensée au sujet des croisades. Une école, incarnée par des gens comme Voltaire, Gibbon, et Sir Walter Scott, et au XXe siècle, Sir Steven Runciman, qui voyaient les croisés comme des barbares avides, agressifs et grossiers qui ont attaqué les musulmans civilisés et pacifiques pour améliorer leur propre sort.

L’autre école, plus romantique et incarnée par des personnalités moins connues comme l’écrivain français Joseph-François Michaud, voyaient les croisades comme un épisode glorieux dans une lutte de longue haleine dans laquelle la chevalerie chrétienne avait repoussé les hordes musulmanes. En complément, les impérialistes occidentaux ont commencé à voir les croisés comme des prédécesseurs, adaptant leurs activités d’une manière sécularisée que les croisés d’origine n’auraient pas reconnue ni trouvée très sympathique.

Dans le même temps, le nationalisme a commencé à prendre racine dans le monde musulman. Les nationalistes arabes ont emprunté l’idée d’une campagne européenne de longue date contre eux, issue de la vieille école de pensée européenne, négligeant le fait qu’il s’agissait d’une mauvaise interprétation des croisades et utilisant cette compréhension déformée comme un moyen de générer un soutien pour leurs propres projets.

Cette situation s’est maintenue jusqu’au milieu du XXe siècle, quand, selon les mots de Riley-Smith, «un pan-islamisme renouvelé et militant» appliqua les objectifs plus restreints des nationalistes arabes à un renouveau mondial de ce qu’on appelait alors le fondamentalisme islamique et qui est maintenant parfois appelé, un peu maladroitement, djihadisme (23).

Cela a conduit mine de rien à la montée d’Oussama Ben Laden et d’Al-Qaïda, offrant une vision des croisades tellement bizarre qu’elle a permis à Ben Laden de considérer tous les juifs comme des croisés et les croisades comme une caractéristique permanente et continue de la réponse de l’Occident à l’islam.

Cette conception de l’histoire de Ben Laden est un fantasme fébrile. Il n’est pas plus exact dans son point de vue sur les croisades qu’il ne l’est à propos de l’unité islamique supposée parfaite dont il pense que l’Islam jouissait avant la funeste influence de l’intrusion du christianisme. Mais l’ironie, c’est que lui, et ces millions de musulmans qui acceptent son message, ont reçu à l’origine ce message de leurs ennemis supposés: l’Occident.

Ainsi, ce n’était pas les croisades qui ont enseigné à l’Islam d’attaquer et de haïr les chrétiens. Loin de là. Ces activités ont précédé les croisades durant très longtemps, et remontent à la création de l’islam. C’est plutôt l’Occident qui a enseigné à l’Islam la haine des croisades. L’ironie est riche.

Retour au présent :

Revenons au discours de Georgetown du président Clinton. Dans quelle mesure sa référence à la première croisade était-elle exacte?

Il est vrai que de nombreux musulmans qui s’étaient rendus pour se réfugier sous les bannières de seigneurs des croisades – un acte qui aurait dû leur accorder leurs quartiers – ont été massacrés par des troupes hors de contrôle. Il s’agissait apparemment d’un acte d’indiscipline, et il est en général rapporté que les seigneurs croisés en question avaient été très en colère à ce sujet, car ils savaient que cela donnait d’eux un mauvais reflet (24).

Impliquer – ou simplement prétendre – que ce fut un acte souhaité par  l’ensemble des forces croisées, ou qu’il faisait partie intégrante de la croisade, est, dans le meilleur des cas, trompeur. John France l’a bien dit: «Cet événement notoire ne doit pas être exagéré…

Aussi horrible qu’ait été le massacre…. il n’était pas trés éloigné de la pratique courante de l’époque, infligée à n’importe quelle place qui aurait résisté» (25). Et si l’on avait la place, on pourrait ajouter une liste longue et sanglante, qui remonte au VIIe siècle, d’actions similaires, où les musulmans étaient les agresseurs et les victimes des chrétiens. Une telle liste n’aurait toutefois pas servi aux fins de M. Clinton.

M. Clinton a probablement utilisé Raymond d’Aguilers, quand il parle de «sang qui coule jusqu’aux genoux» des croisés (26). Mais le côté physique d’une telle affirmation est impossible, comme cela devrait être évident. Manifestement, Raymond vantait et en même invoquait les images de l’Ancien Testament et du Livre de l’Apocalypse (27).

Il n’offrait pas un compte rendu factuel, et n’avait probablement pas l’intention que la déclaration soit prise au pied de la lettre. Quant à savoir si oui ou non nous sommes «encore en train de payer pour cela», voir Mythe n°4, ci-dessus. Ceci est l’assertion fausse la plus grave de tout le passage.

Ce que nous payons, ce n’est pas la première croisade, mais les distorsions occidentales des croisades au XIXe siècle, qui ont été enseignées, puis reprises par un monde musulman insuffisamment critique.

Les problèmes, avec les remarques de M. Clinton, indiquent les pièges qui attendent ceux qui tentent d’expliquer les textes antiques ou médiévaux, sans formation historique adéquate, et ils illustrent très bien ce qui arrive quand on se met à fouiller dans les archives historiques pour en tirer des passages – déformés ou simplement présentés de façon sélective – qui confortent l’agenda politique actuel. Ce genre d’abus de l’histoire a été douloureusement familier là où les croisades sont concernées.

Mais rien n’est servi en déformant le passé pour nos propres besoins. Ou plutôt: beaucoup de choses peuvent être servies. . . mais pas la vérité. Les distorsions et les déformations des croisades ne nous aideront pas à comprendre le défi posé à l’Occident par la résurgence d’un islam militant et l’incapacité à comprendre ce défi pourrait s’avérer mortel. En réalité, c’est déjà le cas. Cela peut prendre un temps très long de mettre les pendules à l’heure à propos des croisades. Il est grand temps de commencer la tâche.

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NOTE SUR L’AUTEUR :

Paul Crawford est un universitaire américain. Son argumentaire prend en compte les arguments des adversaires des croisades dont il démontre le simplisme et le « politiquement correct ». Ce discours erroné a cours actuellement sur les Croisades. Il s’agit de la grille de lecture habituelle des relations Occident-Islam.

Il est un spécialiste de l’histoire des Croisades, professeur d’histoire à la California University of Pennsylvania. Cet article est paru au printemps 2011 dans la Intercollegiate Review (lien vers la revue contenant cet article de P. Crawford au format pdf). La date de parution de 2011 est importante à retenir en raison des commentaires concernant l’actualité. En 2011 l’État Islamique n’existait pas encore et le djihadisme n’avait pas atteint les sommets de barbarie qui existent actuellement tant au Proche Orient qu’en Afrique. Cela vaut la peine d’être lu attentivement.

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NOTES ORIGINALES

1) Warren Hollister, J. Sears McGee, and Gale Stokes, The West Transformed: A History of Western Civilization, vol. 1 (New York: Cengage/Wadsworth, 2000), 311
2) R. Scott Peoples, Crusade of Kings (Rockville, MD: Wildside, 2009), 7
3) Ibid.
4) The Crusades: Campaign Sourcebook, ed. Allen Varney (Lake Geneva, WI: TSR, 1994), 2.
5) Sir Steven Runciman, A History of the Crusades: Vol. III, The Kingdom of Acre and the Later Crusades (Cambridge: Cambridge University Press, 1954), 480
6) Francesco Gabrieli, The Arabs: A Compact History, trans. Salvator Attanasio (New York: Hawthorn Books, 1963), 47.
7) Reynald of Châtillon’s abortive expedition into the Red Sea, in 1182–83, cannot be counted, as it was plainly a geopolitical move designed to threaten Saladin’s claim to be the protector of all Islam, and just as plainly had no hope of reaching either city
8) “The Version of Baldric of Dol,” in The First Crusade: The Chronicle of Fulcher of Chartres and other source materials, 2nd ed., ed. Edward Peters (Philadelphia: University of Pennsylvania Press, 1998), 32.
9) Ibid., 220–21.
10) Fred Cazel, “Financing the Crusades,” in A History of the Crusades, ed. Kenneth Setton, vol. 6 (Madison, WI: University of Wisconsin Press, 1989), 117.
11) John Porteous, “Crusade Coinage with Greek or Latin Inscriptions,” in A History of the Crusades, 354.
12) “A memorandum by Fulk of Villaret, master of the Hospitallers, on the crusade to regain the Holy Land, c. 1305,” in Documents on the Later Crusades, 1274–1580, ed. and trans. Norman Housley (New York: St. Martin’s Press, 1996), 42.
13) Norman Housley, “Costing the Crusade: Budgeting for Crusading Activity in the Fourteenth Century,” in The Experience of Crusading, ed. Marcus Bull and Norman Housley, vol. 1 (Cambridge: Cambridge University Press, 2003), 59.
14) John France, Victory in the East: A Military History of the First Crusade (Cambridge: Cambridge University Press, 1994), 142. Not all historians agree; Jonathan Riley-Smith thinks it was probably lower, though he does not indicate just how much lower. See Riley-Smith, “Casualties and Knights on the First Crusade,” Crusades 1 (2002), 17–19, suggesting casualties of perhaps 34 percent, higher than those of the Wehrmacht in World War II, which were themselves very high at about 30 percent. By comparison, American losses in World War II in the three major service branches ranged between about 1.5 percent and 3.66 percent.
15) The ‘Templar of Tyre’: Part III of the ‘Deeds of the Cypriots,’ trans. Paul F. Crawford (Burlington, VT: Ashgate, 2003), §351, 54.
16) Jonathan Riley-Smith, The Crusades, Christianity, and Islam (New York: Columbia University Press, 2008), 36
17) John 15:13
18) Jonathan Riley-Smith, “Crusading as an Act of Love,” History 65 (1980), 191–92.
19) Letter from T. E. Lawrence to Robert Graves, 28 June 1927, in Robert Graves and B. H. Liddell-Hart, T. E. Lawrence to His Biographers (Garden City, NY: Doubleday, 1938), 52, note.
20) Riley-Smith, The Crusades, Christianity, and Islam, 71.
21) Jonathan Riley-Smith, “Islam and the Crusades in History,” Crusades 2 (2003), 161.
22) Carole Hillenbrand, The Crusades: Islamic Perspectives, (New York: Routledge, 2000), 20.
23) Riley-Smith, Crusading, Christianity, and Islam, 73.
24) There is some disagreement in the primary sources on the question of who was responsible for the deaths of these refugees; the crusaders knew that a large Egyptian army was on its way to attack them, and there does seem to have been a military decision a day or two later that they simply could not risk leaving potential enemies alive. On the question of the massacre, see Benjamin Kedar, “The Jerusalem Massacre of July 1099 in the Western Historiography of the Crusades,” Crusades 3 (2004), 15–75.
25) France, Victory in the East, 355–56.
26) Raymond of Aguilers, in August C. Krey, The First Crusade: The Accounts of Eyewitnesses and Participants (Princeton: Princeton University Press, 1921), 262.
27) Revelation 14:20.

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